mercredi 1 novembre 2017

Christian Hibon, à grands pas dans la nuit





Quelqu’un, un jour, a écrit une des phrases dont l’esprit poétique m’a le plus définitivement fasciné, sans que j’aie jamais compris si c’était une question ou une réponse, une constatation ou la morale implicite d’un libre génie de l’air : Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus. Aujourd’hui, bien sûr, tout le monde sait qu’il s’agit de Richard Brautigan, mais ce n’était guère le cas lorsque le jeune homme de vingt-et-un ans partait à la découverte de sa propre vie qu’il abrégerait en 1984. Je connais un autre poète inconnu qui, comme moi, aime beaucoup Richard Brautigan.









       Ce poète s’appelle Christian Hibon, il est bien vivant, il écrit, difficile de dire si c’est peu ou beaucoup, je crois qu’il ne sait pas exactement lui-même, il vit, jour et nuit (même si vous ne le connaissez pas ou peu), il vit son jour la nuit et sa nuit comme un jour, enfin c’est ce que je crois quand nous nous retrouvons parfois. En tant qu’inconnus, nous nous connaissons depuis une quarantaine d’années, ce qui fait du temps, des textes, des silences, des dessins, des errances, des voyages, des femmes, des fidélités, des amitiés, des suicides, des passages, des rencontres, des villes, des solitudes, des pétitions de prince et des répétitions de principes, des alcools forts et des brumes tendres, des échecs comme des jeux, des réussites comme une dernière carte, des publications discrètes, d’ailleurs en voici une, au titre énigmatique, Dix, les trophées, Journal d’un guetteur, accompagné d’un autre, guetteur d’inscriptions rares, Marc Pessin. Ne cherchez pas le nom de Christian Hibon dans les anthologies de poésie contemporaine, vous ne le croiserez guère, il n’y est pas. Ce n’est pas là qu’il est. Alors, où est-il, le fameux « je » à connaître ? Posez-vous la question pour vous-même, vous verrez, c’est assez intéressant. 

Christian Hibon est un poète, autant par absence que dans ses fugaces apparitions. Il y a des êtres qui ont besoin de preuves pour exister, et surtout à leurs propres yeux, il en est d’autres qui passent leur vie entière en quête de ce qui pourrait bien ressembler à une présence, tels des dieux hésitants, pourtant pleinement engagés dans un rêve de l’amour qui ne les quitte pas. La poésie de Christian est à la fois précise et précieuse, joueuse avec les mots, évocatrice de paradis mi-réels mi-abandonnés au chemin d’enfance. Sa forêt personnelle, si hantée de fées, demeure un lieu aveugle où rien n’existe sans la complicité du désir et de son accomplissement sur les registres de l’invisible.
Il ne faut jamais réveiller une fée quand elle dort, celui qui s’y risquerait se verrait lui-même disparaître. Or,

« Il n’y a pas de réparation possible quand on manque un rendez-vous. Les fées ont leur temps unique, imparable, tel un sablier rempli de fougères et d’orties, et plus, la sève de tous les arbres : la dernière goutte a votre visage, ou non. »




© Marc Pessin, encre




Impossible pour moi de séparer l’homme du poète, le poète de sa vie, ce qu’il cherche de ce qu’il a déjà trouvé, ce qu’il aime de ce qui nourrit sa colère, sa "bonté" (au sens qu’Apollinaire a su dire) de sa révolte, une certaine « haute solitude » qui est la sienne de son désir fou de l’autre, impossible pour moi de séparer l’homme de l’ami, nous avons trop de « lisières » en commun et nos terres ne sont guère faites pour la culture.

Il me reste à dire que les encres de Marc Pessin sont comme autant d’étoiles noires venues consteller de leurs fleurs du bien les dix proses de Christian. Et encore, je salue la belle citation — hommage à l’ami Serge Sautreau, preuve qu’un poète mort est toujours un poète vivant.




Christian Hibon - Dix, les Trophées (Journal d’un guetteur) -
accompagné d’encres de Marc Pessin
Éditions le Verbe et l’Empreinte, juillet 2017






                                                                                                    Pierre Vandrepote

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