vendredi 7 juin 2019

Alain Roussel, ou comment habiter le verbe


















Dans un beau texte intitulé « Les mots sans rides », publié dans la revue Littérature en 1922, André Breton attirait jadis l’attention sur les « jeux de mots » tels que la joyeuse bande des surréalistes était en train d’en réinventer l’esprit, sans préjudice de toutes conséquences,  grâce notamment  à Marcel Duchamp et aux expressions créatrices d’un Robert Desnos « endormi ». Pour ce qui regarde les liens de la conscience, ou du conscient, dans ses rapports encore peu explorés avec l’inconscient, Breton tentait le diable de la subversion par tous les moyens au profit de la nouvelle définition à laquelle il voulait aboutir, celle de la poésie. Il insiste : « Et qu’on comprenne bien que nous disons: jeux de mots quand ce sont nos plus sûres raisons d’être qui sont en jeu. »
C’est comme en un lointain écho — pour clore presque un siècle — que paraît aujourd’hui le livre d’Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses, écho amplifié par une quête personnelle qui s’alimente au génie propre de son œuvre, de son questionnement, de ses ouvertures, de son humour qui brise sans en avoir l’air bien des chaînes. De façon prophétique, Breton terminait son article par deux formules : « Les mots du reste ont fini de jouer. Les mots font l’amour. » On verra bientôt ce qu’il en est advenu sous la plume d’Alain Roussel, à l’origine du monde… des mots. C’est de leur langue secrète qu’il est ici question, de la langue derrière la langue, des langues venues des bouches de l’imaginaire, des possibles de la parole, des tentations de la transgression du réel par une autre mise en scène des postulats de la raison et des croyances toujours un peu religieuses.

Dans la première partie du livre, La vie privée des mots, l’auteur s’imagine entreprenant une collection de mots comme d’autres s’adonnent à la philatélie ou à la collection de bouts de ficelle. D’apparence en tout cas. Car qui s’élancerait vers des mots aussi improbables que ceux qu’offrent le hasard, ou peut-être l’inattention calculée, pour se brosser un portrait qu’on a peu de chance de trouver ressemblant, à moins que l’identité ne soit pas du tout ce que l’on croit ? Alain Roussel a ce don de partir de mots qu’on peut considérer comme tout à fait anodins (par exemple: camouflet, rire, goguenard, goguette), de les enfiler comme perles selon une histoire dont il détient sans doute sans le savoir le sens ou l’invention. En effet, chez lui tout se tient, en équilibre ou en déséquilibre permanent, selon les lois magiques d’une cabale phonétique extrêmement personnelle où le cheval se confond avec le cavalier.
Hors tous les mots, il en est un, générique, qui ne saurait choir dans l’accidentel, et c’est bien sûr le mot mot. Quelle beauté, quelle pureté que celle de ce mot ! Et pourtant il lui suffira de rencontrer le mot motte pour qu’il perde toute sa virginité extatique. Le voici déjà devenu un mot comme un autre, unique bien sûr, mais faillible, un vrai dur presque déjà tendre. Je laisse au lecteur, au découvreur, au défricheur le plaisir de participer à ces aventures qu’encourent les mots dès qu’ils mettent le nez dehors dans les vagabondages écrits d’Alain Roussel. Il y a longtemps que, chez lui, l’art d’écrire joue avec les mots dans les proses ou les poèmes. Ainsi la genèse du mot mot va-t-elle inventer la première phrase qui ne peut se trouver dans aucun roman ou tentative d’écriture informatique, programmée ou non. Je  cite entièrement le passage car il  relève tous les défis : « La moumoute du mot « mot » est une motte toujours verte, couverte de gazon. Je coince un brin d’herbe entre mes pouces et je souffle avec « art et maistrise » : je gazouille. Les oiseaux, camouflés dans les arbres ou perchés sur le crâne d’un mouflet regardant, l’air goguenard, passer le moine qui, assis sur un âne, continue, sans rire, de manger son oignon, tandis qu’une jeune fille à califourchon sur la branche d’un arbre desséché montre ses mollets, la motte mouillée, en disant des gros mots, ces oiseaux-là m’écoutent, me comprennent et me répondent dans la même langue, en harmonie de rythme et de cadence. » Dans l’écriture qui regarde le monde d’un autre œil, c’est aussi un autre monde qui apparaît : qu’est-ce qui est le plus arbitraire, le monde qui dit les mots ou les mots qui disent le monde ? 






© Chris Voisard - Danse du signe - 2018






Parmi les individus qui écrivent, il en est qui le font évidemment pour toutes sortes de raisons, mais il y a essentiellement deux  attitudes face au langage, face à la langue, aux mots. Certains écrivains considèrent la langue comme un corpus plutôt clos, largement stabilisé, assez inébranlable, une langue qui autorise l’expression d’idées, permet la compréhension ou l’échange des pensées, des sentiments. Il en est d’autres qui sont beaucoup moins sûrs d’eux-mêmes, qui n’approchent les mots qu’avec la plus grande circonspection, qui perçoivent les mots à l’orée de leurs sens multiples, qui pensent que les mots ont rarement dit leur dernier mot. Est-ce que ceux-là sont plutôt des poètes, des joueurs de mots comme il y a des joueurs de dés ? Jouer, déjouer parfois, être joué, être surpris, voire être révélé par les mots dans sa propre pensée, non pas être imprévisible, mais tomber dans l’embuscade tendue par les mots eux-mêmes. Un texte qui ne surprend plus du tout son auteur dégage un sentiment d’inutilité, aux yeux de celui même qui l’écrit. Ce qu’Alain Roussel identifie comme étant « la vie privée des mots », c’est cette part qu’il y a en eux de privé en nous. Ecrire, c’est tenter de rejoindre son propre secret, que nous ne connaissons pas avant de laisser les mots nous le dévoiler, toujours inconnu et provisoire.
Le ressort de toute une part de cette vie privée des mots est évidemment l’humour. Un humour en actes, en vie créative et récréative, un humour qui s’abreuve aux sources du plaisir, du désir, de l’agilité de l’esprit, de la légèreté légère et grave à la fois, un humour qui s’auto-engendre avec une vivacité déconcertante, qui invente ses pieds dans les figures les plus tendues afin de retomber dessus, et toujours avec bonheur. Il y a dans l’écriture d’Alain Roussel une fraîcheur sans égale, comme si le monde n’avait jamais cessé de naître, comme si, malgré le malheur des temps, la beauté la plus quotidienne était à cueillir dans une fragilité chaque jour reconstituée. Combien j’aime cette idée qui est la sienne de rêver et d’écrire « redonnant vie à la langue pétrifiée, pour peu que je les mette à l’épreuve de ma méthode, avec quelque chose de la liberté et du rire qui devaient habiter le Verbe au moment de la création du monde et plus encore celle de l’homme. » Laissons donc l’auteur augmenter sa collection de mots et réécrire à sa façon, sinon l’origine du monde, du moins celle de la psychanalyse. Nous retrouverons bien notre Chevalier de Pégase en quelque chemin de traverse : « Ainsi vais-je à la chasse, royal, chevauchant la cabale phonétique parmi les genêts au rythme de mon coursier. Tantôt menant la meute des mots, tantôt mené par elle, je traque sans relâche mon gibier de potence métaphysique qui, rusant, m’entraîne parfois sur de fausses voies où je risque de me retrouver en goguette ou de subir un camouflet, jusqu’au mot, jusqu’au moment fatal où je sonnerai l’hallali devant l’arbre sec. » 

On ne sait finalement pour quel mystérieux usage la nature a doté l’être humain de ce que nous appelons un langage, la possibilité des langues. Pour nous permettre de déchiffrer le monde, d’explorer des pensées qui pourraient être les nôtres, pour nous donner un sentiment définitif de connaissance perdue ? Ou au contraire pour nous isoler dramatiquement de tout ce qui existe puisque nous sommes les seuls à parler, en tout cas de cette manière ? L’humour est aussi là pour nous rappeler que nous croyons communiquer, plus que nous ne communiquons vraiment. Comprendre l’autre, c’est le deviner; saisir une vérité du monde, c’est la pressentir, la renifler, tomber sous son charme. L’humour isole, à tout le moins établit une distance avec son objet, mais il est aussi libérateur dans la mesure où il nous empêche de nous prendre par trop au sérieux. C’est sa façon de nous amener à relativiser nos pensées ou nos sentiments, de nous tenir éloignés des rigorismes moraux et autres préjugés toujours prêts à se reformer. Ce qu’il y a de beau dans l’humour, c’est qu’il est toujours recréateur de liberté libre, qu’il nous permet d’imaginer sans contrepartie. Ce qui est en lui sacré, c’est sa fonction désacralisante. Je donne donc rendez-vous au lecteur, lui conseillant de se placer au premier rang, pour voir passer cette superbe course cycliste emmenée par Miss Molly, la mariée pédalante, poursuivie par un « peloton » de poètes et d’artistes, tous plus fringants célibataires les uns que les autres, cherchant à rattraper la vérité toute nue de leurs plus chers fantasmes personnels.

La richesse du livre d’Alain Roussel est tout à fait hors du commun dans la mesure où il y est capable de déployer une invention inégalable, un imaginaire quasi onirique en même temps qu’une pensée implacablement mesurée, très documentée, dans une sorte de lucidité active, dont le talent pourrait se résumer dans cette jolie formule qu’il a pour définir le lieu d’où il écrit : « Je pense avec la langue, et la langue me pense. » L’osmose est complète. L’auteur, qui doit tout à la langue, lui rend la monnaie qu’elle ne se connaissait pas. Le sens magique fonctionne, au niveau des sons, voyelles et consonnes comprises, au niveau du sens ou des sens, nous invitant à participer à la fête inconsciente des mots et des lettres, des lettres et de l’être, dans les coulisses des phonèmes et de la phonétique. Les mots sont joueurs lorsqu’ils sont dans la main du poète, ils deviennent aisément moqueurs, farceurs, clowns, acrobates, se révèlent aussi parfois des amoureux transis en transe.
S’ensuit donc un échange de « Lettres d’amour » entre deux lettres cette fois, le « l » et le « r », au cours duquel se déploie un somptueux marivaudage érotique dont tous les amoureux du monde pourraient rêver si un tel « coup d’aile » leur était permis dans la séduction d’un autre « r » du temps. Mais au pays du langage et des mots, on se retrouve à chaque coin de rue, à chaque coin de phrase, dans les branches touffues des oiseaux et des arbres. Ce sera « le chant du me(rl)e dans la lumière blanche de l’hiver ! » Ce ne sont plus seulement les mots qui font l’amour, ce sont les consonnes qui s’inventent des nuits de sexe et de désir, qui montrent sans vergogne aux locuteurs les paysages interdits qu’elles sont capables d’explorer à leur insu. Mais voilà, les « l » sont légères, il suffit qu’un « f » du plus bel e(ff)et passe et voilà que l’ « r » de rien trouvera consolation auprès de la jolie « b », une accorte voisine. Érotisation du langage et des mots à tous les étages, le docteur Freud n’avait pas encore dit son dernier mot. C’est l’auteur lui-même qui résumera : « La langue est devenue un tel foutoir ! » S’ensuit encore une explosion d’inventivité verbale que je m’en voudrais de déflorer et dont je laisse au lecteur le plaisir de la révélation. Non sans ajouter toutefois que, littérairement parlant, l’écriture de ces « Lettres d’amour » n’a, à ma connaissance, nul équivalent en pouvoir frénétique de suggestion, en jeu prodigieux des mots avec l’au delà d’eux-mêmes.

Dans une troisième partie, L’ordinaire, la métaphysique, Alain Roussel paraît vouloir donner la parole aux choses, si tant est que cela soit possible, car enfin la question ultime demeure : qui parle ? Curieusement, c’est l’ordinaire des choses immédiates qui nous conduit le mieux à nous interroger sur nous-mêmes, qui nous renvoie à l’expérience métaphysique dans sa simplicité première. Y a-t-il une étrangeté totale du monde qui ferait que notre perception seule serait insuffisante à le « résoudre » ? Si les mots jouent entre eux, si les choses sont muettes, sur quelle « chaise » l’homme va-t-il s’asseoir ? Le premier peintre à avoir posé la question est certainement Magritte et on est sidéré de constater que sa réponse a été au fond exactement la même que celle de Roussel : « Le néant, d’un seul coup de pied, a envoyé la chaise voler. »
Les textes sont brefs, incisifs, mais la manière dont chacun dessine son objet confère aussi à ses contours une liberté indéfinissable. Les premiers ont été créés par l’homme, à son propre service. Les autres proviennent davantage directement de la nature, les autres encore de la ville, de la marche, voire de l’errance. Puis viendront l’oiseau, la terre, le ciel. Et l’homme enfin, comme si chaque « objet » était infiniment plus que le seul symbole de lui-même, l’homme naviguant dans une nuit où chaque lumière désigne des lieux anonymes, mais chargés d’électricité mentale.

Le livre se clôt sur un texte unique, plus long, intitulé « La poignée de porte ». Est-ce un hasard, une volonté inconsciente, une clé sans serrure ? On entre dans un livre, on en visite les pièces, on inspecte la charpente, mais jamais un livre ne sera une maison où habiter. Un livre est un coup de dés, une tentative de dire l’absolu de la pensée, l’absolu des choses, comme si les deux allaient ensemble. Et d’une certaine façon, c’est vrai, les deux vont ensemble. La pensée va à la rencontre du monde comme le monde aime à frémir sous la caresse de qui l’interroge avec ses propres mots, avec son corps, avec ses doigts d’amour. Alain Roussel a ce don de faire jouir le réel, de rejoindre la chose sous ses mots, d’éveiller dans les mots des sens qu’ils ne se connaissaient pas toujours. Et l’objet ultime de ce maître-livre pourrait bien être ce que l’auteur nomme lui-même « une présence obsédante ».






     Le fait est rare pour mériter d’être signalé. Le livre réalisé par les éditions Maurice Nadeau prolonge avec intelligence et sensibilité le propos de l’auteur d’une pointe d’esprit bibliophile, dans une édition courante, ce qui l’est beaucoup moins.


— La vie secrète des mots et des choses, Alain Roussel, éditions Maurice Nadeau, en librairie le 7 juin 2019.



                                                                                                                                             Pierre Vandrepote



mercredi 6 décembre 2017

Bernard Dupuy, un archiviste du réel imaginaire










© Bernard Dupuy - tirage numérique






Depuis que je regarde les photos de Bernard Dupuy, et cela fait maintenant quelques années, je ne peux m’empêcher de songer à des contrées, mentales ou géographiques, émotionnelles ou picturales, que nous partageons, que nous partagions sans doute avant même de nous rencontrer, lui capable de photographier certains de mes pressentiments du réel, de donner un corps à de fugitives intuitions qui font l’arrière-plan de notre regard. On en revient toujours à cette idée extrêmement troublante que c’est à l’intérieur du visible que loge l’invisible. Et pourtant, rien de plus éphémère que le regard, rien de plus changeant que le réel. L’artiste est celui qui efface les conventions, qui a pour objectif d’inventer la prise du sens —comme on a pu prendre une Bastille— pour donner à l’homme des sujets de rêverie parfois totalement inattendus.

On dira qu’ici c’est la Bretagne, que là c’est un mur (jamais le même, d’ailleurs), qu’ici c’est une grue, un chantier plus ou moins déserté, une plaque de tôle rouillée, une femme qui déplace le tourbillon de ses jambes, que c’est de la lumière qui tombe sur un jour ou une nuit, que c’est du temps immobilisé par un mystérieux boîtier électronique, argentique, numérique et mystique, on aura raison de dire qu’un individu nommé Bernard Dupuy parfois s’arrête pour commettre quelques attentats contre le “bien voir”, comme il y a une “bien pensance”, que cet individu est le complice de certains rites secrets du réel, qu’il est capable, sans qu’on s’en aperçoive, de trafiquer dans le connu, pour détourner la fameuse formule de Rimbaud.






© Bernard Dupuy - tirage argentique (détail)








Car photo, peinture, poésie, c’est toujours le même combat, mille fois réinventé par chaque artiste un peu conscient des finalités de son travail, ouvrir à l’infini le monde à l’homme, offrir l’homme à la beauté de ses raisons de vivre. Ceux qui pensent qu’il ne s’agit là que d’utopie se trompent; plus que jamais, dans le monde presque entièrement soumis aux lois de l’argent et du profit que nous connaissons, ce sont les photographes, les peintres du réel qui ont raison. Eux n’abdiquent pas, tels des rois déchus et sans avenir, au contraire, ils font briller la lueur que personne ne voit, tantôt quand c’est encore la lune, tantôt quand le soleil est hors champ, mais que c’est encore lui qui ouvre les volets qu’on aurait pu croire fermés. 







© Bernard Dupuy - paraglyphe - tirage argentique (détail)









On a dit que l’informatique —qui informe aujourd’hui tous les secteurs de notre activité— est née au fond d’un garage dans l’esprit de quelques talentueux bricoleurs qui ont osé faire les connexions mentales et matérielles que personne n’avait jamais tentées avant eux; sur un autre registre, il en va de même de créateurs comme Bernard Dupuy qui se servent de leurs mains, de leurs yeux, de leur intelligence, de leur sensibilité, de bouts de scotch, de la lumière de leurs rêves et de leur pensée pour nous donner à voir des paysages inédits, et parfois interdits, pour annoncer la couleur brute du désir.
Une fois, on regarde une image, mais qui dit que ce sont  nos images qui ne nous oublient pas. Voilà peut-être ce qui reste à voir.


                                                                                                                      7 août 2006








© Bernard Dupuy - tirage argentique (détail)









J’ai appris tardivement le décès de Bernard. Sûr qu’il n’a jamais été très bavard. C’est que sa conscience du réel était intériorisée avec beaucoup de ferveur et qu’il ne se préoccupait guère de la reconnaissance sociale qui ne constituait à ses yeux qu’une valeur toute relative. Photographe doué d’un regard de peintre, artiste doublé d’une sensibilité d’artisan, Bernard était un passionné de l’exacte perfection de ses images. Aux règles secrètes qu’il s’imposait à lui-même, j’ai le désir de rendre aujourd’hui hommage. Ses images sont artistiquement justes dans un temps lui-même si flou.

                                                                                    (Note du 5 novembre 2017)


                                                                                             Pierre Vandrepote

lundi 20 novembre 2017

Stéphane Sangral, une présence creusée d’infini


































L’écriture de Stéphane Sangral ouvre un espace qui n’appartient qu’à lui, elle le porte à la déchirure alors qu’il ne vise que la plénitude d’une totalité mystérieuse, elle l’entraîne sur les chemins arides du vocabulaire philosophique alors qu’il ne trouve la vérité de sa propre énigme que lorsqu’il ose frôler ce qui, de manière ultime, le fascine, l’utilisation poétique du langage.
« Qui suis-je ? » écrit-il en ouverture de son livre, comme en écho, volontaire ou non —mais je le vois mal l’ignorant— à un autre, par trop célèbre, en le début de Nadja, reliant tout naturellement sa question à la société des fantômes. Et il me semble bien qu’à sa façon Stéphane Sangral est lui aussi hanté par une conscience d’être qui ne le rassure pas plus qu’une conscience d’avoir, ou, disons, « d’avoir de l’être ». Il porte son écriture comme une boucle qui risque à tout moment de devenir nœud, voire nœud coulant, au moins autour de sa pensée, mais l’humour n’a pas dit encore chez lui son dernier mot. Il sait trop bien que celui qui écrit est toujours son propre objet, son sujet fuyant, sa propre obscurité, à la fois le témoin et l’accident.














On a beau dire ce qu’on veut, on ne dit guère ce qu’on aurait voulu dire. On a beau être ce que l’on est, on n’est guère que ce qu’on trouve et on ne trouve guère que ce qu’on a déjà trouvé. L’individu n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il ne ressemble à rien de connu, à la question en forme de point d’interrogation, où il a la tête plus grosse que le ventre, assis droit sur son point, à moins que ce ne soit sur son poing. Mais la question est inconfortable d’être sans réponse. Vous me direz que si toute question mérite réponse, toute réponse  inclut une série de nouvelles questions qui nous assurent encore un peu de temps devant nous. Et probablement pas mal de livres par la même occasion.  J’en parle avec légèreté, pourquoi en parlerais-je avec lourdeur? L’esprit de sérieux ne mène pas plus loin que les jambes d’Émilienne et on y croise moins de mystère.
« Je est le seul véritable trou noir… » conclut provisoirement l’auteur à la page 56 de son livre. Mais, à la réflexion, est-ce vraiment un livre ? C’est aussi un énervement de la matière-esprit, un voyage en spirale dans une cellule, une liberté prisonnière de sa propre intelligence, une voix sans issue autre que celle de son interrogation infinie, un murmure du cosmos, une parole qui aurait la même qualité que le silence, un silence qui bruirait de tous les mots, de tous les vivants et des morts. Je serait hanté de tous les tu, de tous les ils, de la conscience des pierres et des chevaux, des siècles et des galaxies, de tous les riens du grand Tout, centre de perdition au beau milieu de l’inconnaissable.
Après avoir éprouvé, presque jusqu’à la nausée, le sentiment du texte pour rien, de la boucle s’enroulant autour de son nulle part, voire de la pensée guettée par un tournoiement que n’alimente plus qu’un vide vertigineusement vide — mais à la parole insatiable —, voici que remonte le poète d’un beau coup de pied au fond de la piscine :
« — Oui peut-être. Peut-être. Et pourtant tu écriras le prochain chapitre assis sur un tombeau, c’est-à-dire assis sur une dalle posée sur rien. »













Et voici que, plein de nostalgie, le lecteur soudain revient à ce qui s’écrit en filigrane du texte, du livre, de la pensée qui se cherche sans se reconnaître, à ce qui ne veut pas être démontré, qui donne congé à la raison, au désespoir de la théorie, même pratique, on en fera d’ailleurs une sorte de table des matières, plus ou moins partagée(s), on ne sait plus s’il s’agit de la table ou des matières :
« Sous la forme l’absence s’enfle et vient le soir
et l’azur épuisé jusqu’au bout du miroir »
Table des matières de tous les livres (l’auteur me l’a confirmé), table de vie, table des vertiges, table des voyages au pays des mots, au pays des morts, dans des pays qui ne sont pas des pays, mais des sensations, des sentiments, des reniflements d’étrange
(pourquoi ai-je inconsciemment pensé à Michaux ?), alors que les deux vers que je viens de citer sont plutôt du côté de Mallarmé ou d’Éluard, quelque chose tombe, dans le texte, pluie sur l’écriture, comme un crépuscule, à la fois brouillant et révélant le sens, le sang qui s’écoule chaque jour du rêve perdu, du sens sombre du bonheur de vivre, de la possibilité d’aimer, encore, toujours. Bien plus loin qu’un simple "malgré tout".
On croit Stéphane Sangral ici, en fait il est déjà ailleurs, arpentant les mots et les morts, ou la mort, passager clandestin de l’ambiguïté des contraires dont il s’amuse, dont il aime abuser pour le plaisir de qui aime tourbillonner dans la pensée avec lui. « Qu’est-ce qui sépare la vie de la mort ? » demande-t-il comme si l’une avait constamment sur l’autre un incurable retard proche de celui qu’Alain Jouffroy avait décelé à propos des mots. Peut-être n’y a-t-il que la distance d’un mot pour séparer l’une de l’autre, mais toute séparation est artificielle, l’une est dans l’autre, indissolublement liée(s), l’une inscrite dans une durée, l’autre exclue de toute durée, dans un non-temps sans existence.
Le livre est foisonnant de questions aussi brillantes que sincères et on ne saurait guère les recenser toutes. Pour donner ne serait-ce qu’une idée de son style, en voici quelques-unes qui portent loin et juste :
« Un psychisme peut-il se structurer dans une perspective illimitée ? Et si oui, l’usure, sous la forme de la lassitude, et puis de l’intolérable ennui, ne viendra-t-elle pas fatalement l’envahir, et puis le disloquer ? Si l’on fait l’expérience, avec un souvenir heureux, de l’imaginer étiré sur une durée démesurée, ne s’imprègne-t-il pas automatiquement d’un goût douloureusement fade, puis âcre jusqu’à l’écœurement, ne se fait-il pas systématiquement avaler par le malheur ? L’invivable est-il au cœur de la vie ? Et si oui, prend-il fatalement de l’ampleur à mesure que le temps passe ? »
J’avoue avoir toujours eu le sentiment que les questions sont beaucoup plus importantes que les réponses qu’on peut prétendre leur apporter. Comme si les réponses avaient un peu partie liée avec la mort, tandis que les questions sont, elles, porteuses de vie, d’incertitudes, d’espoir, d’amour, d’ouverture, de contradictions sans doute. Oui, au cœur de la vie, il y a l’invivable, il est même très exactement le prix de la vie, le hors de prix. Chacun trouve son issue, mais je n’oublie pas non plus que la vie des uns n’a pas grand-chose à voir avec la vie des autres. Aujourd’hui même, à nos portes, il y a des vies bafouées, niées, piétinées, et ces vies-là ne nous renvoient qu’à notre propre impuissance.
La voilà aussi reconnue, ici, « L’ombre lente de nos fuites. »



Stéphane Sangral - Des dalles posées sur rien - éditions Galilée





                                                                                                         Pierre Vandrepote




mercredi 1 novembre 2017

Christian Hibon, à grands pas dans la nuit





Quelqu’un, un jour, a écrit une des phrases dont l’esprit poétique m’a le plus définitivement fasciné, sans que j’aie jamais compris si c’était une question ou une réponse, une constatation ou la morale implicite d’un libre génie de l’air : Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus. Aujourd’hui, bien sûr, tout le monde sait qu’il s’agit de Richard Brautigan, mais ce n’était guère le cas lorsque le jeune homme de vingt-et-un ans partait à la découverte de sa propre vie qu’il abrégerait en 1984. Je connais un autre poète inconnu qui, comme moi, aime beaucoup Richard Brautigan.









       Ce poète s’appelle Christian Hibon, il est bien vivant, il écrit, difficile de dire si c’est peu ou beaucoup, je crois qu’il ne sait pas exactement lui-même, il vit, jour et nuit (même si vous ne le connaissez pas ou peu), il vit son jour la nuit et sa nuit comme un jour, enfin c’est ce que je crois quand nous nous retrouvons parfois. En tant qu’inconnus, nous nous connaissons depuis une quarantaine d’années, ce qui fait du temps, des textes, des silences, des dessins, des errances, des voyages, des femmes, des fidélités, des amitiés, des suicides, des passages, des rencontres, des villes, des solitudes, des pétitions de prince et des répétitions de principes, des alcools forts et des brumes tendres, des échecs comme des jeux, des réussites comme une dernière carte, des publications discrètes, d’ailleurs en voici une, au titre énigmatique, Dix, les trophées, Journal d’un guetteur, accompagné d’un autre, guetteur d’inscriptions rares, Marc Pessin. Ne cherchez pas le nom de Christian Hibon dans les anthologies de poésie contemporaine, vous ne le croiserez guère, il n’y est pas. Ce n’est pas là qu’il est. Alors, où est-il, le fameux « je » à connaître ? Posez-vous la question pour vous-même, vous verrez, c’est assez intéressant. 

Christian Hibon est un poète, autant par absence que dans ses fugaces apparitions. Il y a des êtres qui ont besoin de preuves pour exister, et surtout à leurs propres yeux, il en est d’autres qui passent leur vie entière en quête de ce qui pourrait bien ressembler à une présence, tels des dieux hésitants, pourtant pleinement engagés dans un rêve de l’amour qui ne les quitte pas. La poésie de Christian est à la fois précise et précieuse, joueuse avec les mots, évocatrice de paradis mi-réels mi-abandonnés au chemin d’enfance. Sa forêt personnelle, si hantée de fées, demeure un lieu aveugle où rien n’existe sans la complicité du désir et de son accomplissement sur les registres de l’invisible.
Il ne faut jamais réveiller une fée quand elle dort, celui qui s’y risquerait se verrait lui-même disparaître. Or,

« Il n’y a pas de réparation possible quand on manque un rendez-vous. Les fées ont leur temps unique, imparable, tel un sablier rempli de fougères et d’orties, et plus, la sève de tous les arbres : la dernière goutte a votre visage, ou non. »




© Marc Pessin, encre




Impossible pour moi de séparer l’homme du poète, le poète de sa vie, ce qu’il cherche de ce qu’il a déjà trouvé, ce qu’il aime de ce qui nourrit sa colère, sa "bonté" (au sens qu’Apollinaire a su dire) de sa révolte, une certaine « haute solitude » qui est la sienne de son désir fou de l’autre, impossible pour moi de séparer l’homme de l’ami, nous avons trop de « lisières » en commun et nos terres ne sont guère faites pour la culture.

Il me reste à dire que les encres de Marc Pessin sont comme autant d’étoiles noires venues consteller de leurs fleurs du bien les dix proses de Christian. Et encore, je salue la belle citation — hommage à l’ami Serge Sautreau, preuve qu’un poète mort est toujours un poète vivant.




Christian Hibon - Dix, les Trophées (Journal d’un guetteur) -
accompagné d’encres de Marc Pessin
Éditions le Verbe et l’Empreinte, juillet 2017






                                                                                                    Pierre Vandrepote

mercredi 18 octobre 2017

Petr Krẚl dans le rétroviseur









Les questions qui nous hantent, le plus souvent toute une vie, sont généralement les plus simples, chargées d’évidences et de mystères, comme si notre désir de savoir, quelque chose par exemple de la vie ou de la mort, devait être satisfait, à un moment ou un autre, et parfois sous l’effet d’un pur hasard, en dehors de toute volonté de compréhension. Ainsi en va-t-il à mes yeux de la poésie, activité singulière de l’esprit, de l’écriture même.









Peu m’importe qu’on soit choqué, il me paraît que la poésie n’existe pas, il n’y a que des poètes, des poèmes, des regards. L’un des poètes qui m’a le mieux révélé certains aspects du réel, et que je fréquente depuis fort longtemps, s’appelle Petr Krl, un des rares hommes que je connaisse capable d’évoquer une situation ou une atmosphère  en traçant dans l’espace un imprévisible geste de la main. L’élégant petit livre que les éditions du Réalgar viennent de faire paraître, Ce qui s’est passé, me renvoie l’image de cet homme un peu plus âgé que moi, jeunes encore nous étions en ces années 70, bien décidés à faire secrètement bouger les lignes d’une sensibilité qui nous paraissait en avoir tant besoin. Autour d’une table privée, Petr déployait les fastes de sa poésie orale, à cette époque, plus encore qu’en les poèmes nombreux qu’il écrira par la suite. Et lisant ces poèmes, je ne pouvais m’empêcher de détacher de mon esprit la fameuse devise ou enseigne de José Corti, Rien de commun. Ce qui est en jeu dans la poésie de Petr, c’est la question du renouvellement de l’image poétique, de son extension, voire de son détournement. Il ne s’agit de rien moins en effet que de la création d’un autre souffle magique permettant d’inventer au réel une brillance inédite. Saurons-nous jamais exactement, dans notre propre vie, ce qui s’est passé, rien n’est moins sûr :

A la fin bien sûr on retrouvera en face notre vieille briqueterie 
et avec elle comme tout l’outre-mer l’invite à partir pour une exploration
   décisive de Harrar
ou à pénétrer simplement dans l’éternité jour par jour 

L’unité linguistique de la poésie de Petr  n’est ni le mot ni le rapprochement de deux termes surprenants, c’est la phrase telle qu’elle ne se connaît pas encore tant qu’elle ne s’est pas incarnée sur la page, la phrase créant sa propre pensée, sa propre invention, sa dérive infinie hors les normes du descriptif ordinaire. Le risque encouru est évidemment l’arbitraire, ce qu’on pourrait appeler la sortie du sens, ce qui ne se produit pas dans ces poèmes qui relancent leurs strophes dans des directions toujours nouvelles à l’aide de rythmes extrêmement variés.
Où sommes-nous ? Je ne sais si nous le saurons jamais, et Petr Krl pas davantage. Les temps se confondent, les lieux nous habitent puis nous quittent, la poésie se donne à la prose des jours. Ce qui s’est passé, c’est aussi ce qui n’est pas advenu, ce qui n’a pas été écrit, la tenue d’un journal intenable :

Un jour la pluie tout de même cessera on contournera quelque part un Sphinx 
lointain
pour nous rencontrer nous-mêmes



Ce qui s’est passé, Petr Krl
Peintures de Vlasta Voskovec
Collection l’Orpiment, le Réalgar éditeur



                                                                                         Pierre Vandrepote