mardi 7 mars 2017

Chez Alain Roussel, l'appel venu de nulle part
























            De quoi part-on lorsqu’on se met à écrire, lorsqu’une force se met à écrire en nous, lorsqu’on commence, lorsqu’on continue, lorsqu’on est joué comme dans son propre dos par un mot, par une phrase qui n’a pas exactement de début, pas de certitude de fin, qui n’a pas, au moins consciemment, de présent, de passé, de futur, qui explore le miracle de la pensée non contrôlée d’avance pour ce miracle même, bien plus que pour ses intentions ou sa démonstration ? A ce dernier petit livre, Alain Roussel a donné pour titre La phrase errante, comme si son lieu spontané était davantage l’espace sans limite que celui du format d’une page, la liberté du vent et de la voile plutôt que la cage quadrillée du cahier d’écolier. Est-ce l’errance qui suscite l’imaginaire, est-ce le feu qui soudain prend et se déploie jusqu’à embraser tout l’espace, bientôt la question ne se pose plus, l’écriture résout sa propre angoisse, son propre bonheur. On n’est pas dans l’écriture automatique chère aux surréalistes, et bien moins encore dans l’imaginaire de type romanesque, on habite une phrase qui, paradoxalement, nous habite elle-même, peut-être que chacun a la sienne mais que nous ne l’écoutons guère, en tout cas celle d’Alain Roussel a cette qualité particulière qu’elle nous parle au-delà de sa seule subjectivité. Je crois qu’elle dit, pour autant que cela soit possible, une part du mystère de ce qu’il faut bien appeler l’inspiration. L’écriture semble vouloir  se proposer comme but celui de sa propre marche, sans du tout chercher à en analyser le fonctionnement, en inventant en cours de route son invention infinie. Peut-être est-il plus facile de tenter de cerner ce que cette écriture n’est pas : elle n’a par exemple rien à voir avec un désir d’exploration d’une psychologie des profondeurs qui nous apporterait des connaissances nouvelles sur le moi de l’individu. Et si, d’une certaine façon, c’était éventuellement le cas, ce n’est que par un effet second qui demeure imprévisible. La phrase parle, mais la révélation dont elle est porteuse est irréductible y compris à elle-même. Elle parle pour ne rien taire, pour maintenir ouverte une trouée de ciel, pour perdre le temps jusqu’à ce qu’il révèle son immobilité la plus secrète. L’errance dit précisément ces lieux qui n’en sont pas, ces absences de repères, ces brousses de l’espace mental, ces lignes qui serpentent jusque dans les déserts de la pensée.

« …attendre, guetter et écouter, elle finira bien par venir la parole cachée, elle me cherche, je pressens qu’il y a quelque part, dans l’immensité, des tribus errantes du langage… » écrit l’auteur au beau milieu de sa solitude peuplée, hantée. Et voilà que, peut-être pour la première fois dans la phrase infinie qui le poursuit ou le précède depuis toujours, initiée jadis par Le texte impossible, voilà que la parole errante se relance à travers un jaillissement de la mémoire d’ordre biographique, la figure insolente et généreuse du grand-père paternel, lui aussi à sa façon assoiffé de liberté libre, comme si La phrase errante, papillon transmissible en ses mille métamorphoses, ne venait pas vraiment de nulle part  et ne retrouvait pas finalement les chemins d’égarements qui ont toujours été plus ou moins ceux des poètes, ces grands insatisfaits du désir de vivre. La phrase va pouvoir maintenant divaguer vers les mélancolies adolescentes ou les déambulations dans l’appartement en quête d’un jeu propre à relancer les dés du destin, chaque virgule ramenant le texte vers son centre ignoré.


Lorsqu’il parle de lui, rien ne peut faire que le rêveur éveillé ne nous parle de nous. C’est que la phrase emporte tout, nos amours et nos échecs, nos émotions et nos pannes d’inspiration. La phrase ne trie pas, ne s’empresse pas de juger, elle préfère aimer. Jusqu’à l’illusion, quand c’est nécessaire, mais nous avons tout de même le choix, car « … il y a dans chaque figure du réel ce que l’on connaît, ce que l’on ne connaît pas encore et ce qu’on ne connaîtra jamais, la part du connu, celle de l’inconnu et celle de l’inconnaissable, mais c’est l’inconnu qui fascine,… »









Vient de paraître aux éditions le Réalgar

La phrase errante par Alain Roussel

avec des dessins de Sandra Sanseverino

(collection l’Orpiment)



                                                                                                               Pierre Vandrepote

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