lundi 11 janvier 2016

Samuel Dudouit lit Alain Jouffroy






Samuel Dudouit - Alain Jouffroy passe sans porte - Les éditions du Littéraire, 2015









Je venais juste d’entamer la lecture de l’essai de Samuel Dudouit qu’il a fait paraître sous le titre Alain Jouffroy passe sans porte (Les éditions du Littéraire) que, le dimanche 20 décembre 2015 au matin, un appel téléphonique d’Yves Buin me faisait part de la mort à l’hôpital Saint-Louis de notre ami commun Alain Jouffroy, dans la nuit même, information confirmée quelques minutes plus tard par un message de Jean-Michel Goutier. Décidément, le titre choisi par Samuel Dudouit ne pouvait pas frapper à une porte moins illusoire 
que celle du jeu de la vie, s’agissant d’un poète intranquille —  au sens noble de l’adjectif qu’a pu lui conférer le grand poète portugais. Comme un dernier défi insolent à la dialectique des contraires qu’il n’a cessé d’interroger de toutes ses forces physiques, mentales, sensibles, Alain J. fut ce passe sans porte de la vie à la mort, sans crainte, mais probablement pas sans cet humour discret et subversif qui savait être le sien.
C’est qu’il était d’une espèce de poète bien particulière, à croire qu’il était même le seul représentant de cette espèce. Samuel Dudouit, qui l’a bien connu, et fréquenté longtemps, qui l’aime suffisamment pour trouver le ton juste, sans flagornerie, évitant l’habituelle rhétorique universitaire, 
dresse le beau portrait d’un homme extraordinairement doué du sens libre de la vie, ce qui n’a l’air de rien, mais qui est rare, précieux, et tout à fait exceptionnel. La poésie de Jouffroy n’est en effet pas celle de tout le monde, et surtout pas celle de tant de poètes qui tiennent le vers pour un ornement de la sensibilité, pour le décor superficiel de leur petit moi à la douleur exacerbée. S’il n’y a pas de risque couru en art, s’il n’y a pas un engagement de tout l’être lorsqu’il se jette dans l’aventure d’écrire, s’il n’y a pas le désir d’aller au-delà de soi dans l’exploration du monde par la parole, s’il n’y a pas d’ouverture à l’inconnu, alors à quoi bon décrire un réel obtus où chacun pourrait se reconnaître au plus sombre du tableau ? On connaît la «Trajectoire» : venu du surréalisme, Jouffroy théorisera la Poésie vécue, celle qui ne sépare jamais l’écriture de la vie, l’amour de l’expérience réelle de l’amour, la prose toujours tentée de faire l’amour avec la poésie, le désir de liberté vécu dans, à travers toutes les contradictions sociales ou éthiques de la liberté. 
Lorsque j’ai reçu l’appel téléphonique d’Yves Buin, j’en étais très exactement à la page 74 du livre de Samuel Dudouit où il cherche à préciser le rapport qu’il y a chez Jouffroy entre «l’énergie et les mots», puisqu’aussi bien «les mots ne sont rien d’autre que des vecteurs d’énergie.» La poésie vécue, on était donc en plein dedans, en plein dans les mots contre la mort, contre la mort qui a son mauvais « r ». Du coup, je monte dans ma bibliothèque, je vais chercher le Manifeste d’Alain J. que je feuillette pour découvrir que j’y avais annoté ceci, il y a vingt ans : « L’éveil du réel à lui-même est encore plus étrange. Il m’a fallu ce grand et long détour par Tokyo, capitale de la nouvelle banalité, pour découvrir physiquement que l’étrangeté est constitutive de tout. C’est son énergie propre qui fait du réel quelque chose d’autre que la mort. Ce qui fait de chaque objet, de chaque chose quelque chose d’autre que la mort — sa réalité même — précède notre naissance et succède à notre mort. Seule notre mort échappe au réel. Seule notre mort n’est pas étrange, parce que seule notre mort est morte. La poésie n’a d’autre ennemi que notre mort — et s’en fout. »
C’est vrai que la mort et Alain Jouffroy, ça ne va pas bien ensemble. Comme une couleur qui jure à côté d’une autre, comme l’annulation d’une exigence, comme «Le temps d’un livre» qui n’a pas eu le temps, comme une vie qui, au-delà de chaque individu, en réalité ne s’éteint pas.
        On lui a parfois reproché d’être un littérateur, un auteur de romans à clefs, un parleur de la révolution, un homme dont l’excès était sans doute la principale authenticité, érigée en vertu. C’est bien sûr à l’exact inverse de ces appréciations que se place  Samuel Dudouit qui écrit : «Absorber et répercuter l’énergie du monde, se faire le passeur le plus transparent de cette puissance, c’est ce que tente de faire Jouffroy avec ses propres mots: les brancher, sans retard ni écran, sur le réel pour que pensée et monde communiquent directement.»





Alain Jouffroy - de Vermeer à Hopper
Assemblage sur bois, 1993








      
       Le livre de Samuel est écrit dans la chaleur d’une passion admirative qu’on partage bien volontiers avec lui. C’est un essai vif et brillant, très bien documenté — presque un peu trop dans son jeu de longues citations —, mais, je l’ai dit, c’est un livre d’ami avec les qualités que cela suppose. Pour l’instant, je ne puis que picorer de-ci de-là quelques entrées dans une œuvre, une œuvre-vie rythmée au fil des rencontres passionnelles, illuminantes, plus ou moins calculées parfois, avec un désir sincère toutefois de relier les individus entre eux. Il est toujours extrêmement difficile d’apprécier la justesse du comportement des individus dans leur époque, tant par rapport aux personnes que par rapport aux situations historiques dont ils ont été les contemporains. Ce qu’ont vécu dans leur jeunesse les deux amis que pouvaient être les poètes André Breton et Louis Aragon est inestimable sur le plan personnel comme sur celui des enjeux poétiques, artistiques ou «révolutionnaires». Ce qui les a séparés jusqu’à la mort, celle de Breton en 1966, ne saurait être gommé aisément sans un travail du temps que l’avenir ne nous assure pas avec une grande rigueur. Alain Jouffroy a tenté d’inventer un précipité qui aurait pu réunir dans une même ferveur poétique les deux hommes. Cette généreuse folie était sans doute à la dimension de son propre tempérament, mais le cynisme politique d’Aragon pendant tant d’années empêche qu’on ait pu vraiment la prendre au sérieux. Pour les jeunes gens de ma génération, qui avaient, comme on dit, environ vingt ans en 1968, le stalinisme était une horreur politique encore bien vivante et le camarade Aragon n’était vraiment pas du bon côté de la barricade.
Cela ne m’a pas empêché de lire les premiers livres —poésie et romans— d’Alain Jouffroy avec la sensation d’une vitalité nouvelle dans les parages de ma propre révolte, d’autant que je n’étais guère taillé pour me sentir à l’aise dans quelque «groupe» ou «mouvement» que ce soit. Il me semble que la génération qui a suivi (et qui est à peu près celle de Samuel Dudouit) n’en a pas forcément fini avec ces belles tentations qui furent les nôtres. « Individualisme-révolutionnaire » disait naguère Alain Jouffroy, mais si je regarde avec scepticisme ces temps nouveaux qu’ouvre, dans l’immédiat, l’année 2016, je me garde bien d’oublier que les mots que nous utilisons peuvent toujours devenir — à notre corps défendant — de la fausse monnaie. 





Alain Jouffroy - L'incurable retard n'est pas surréaliste (détail) - 1993











Note

André Breton, on le sait, cherchait l’or du temps. Il me semble qu’Alain Jouffroy a cherché à son tour quelque chose de proche, qui pourrait être la fine poussière vitale de l’instant, jamais figée en éternité. Pour l’un comme pour l’autre, la « trouvaille » ne valait que par la quête, toujours recommencée, l’une justifiant l’autre. Ecrivant ces lignes, je suis tout juste de retour d’une longue pérégrination à travers la Bretagne qui devait me mener au pays du roi Morvan. Arrivant à la petite ville d’Huelgoat, où je n’étais pas passé depuis longtemps, j’eus la surprise de découvrir que cette ville était maintenant jumelée à celle de Saint-Just (en Cornouaille anglaise !), preuve que les hommes sont aussi capables de produire inconsciemment du « hasard objectif ». Cela aurait plu, je crois, autant à A.B. qu’à A.J.




                                                                      Pierre Vandrepote


















2 commentaires:

  1. Cher Pierre Vandrepote, je me permets de vous joindre de cette manière, car j'aimerais vous écrire un mail à propos de la courte correspondance que j'ai eue avec Alain Jouffroy, dont la mort m'a bouleversé. Votre texte me touche beaucoup. Je vous propose de me joindre à l'adresse suivante : thegoodbyetrain@yahoo.fr - ce me sera ainsi plus facile de vous écrire. Bien sincèrement, David F.

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    1. Merci de votre message. Vous pouvez me joindre :
      pierre.vandrepote85@orange.fr

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