mardi 27 avril 2021

".....être là / et vivre" Petr Král

 

« … être là 

           et vivre » Petr Král





S’il existe un poète qu’on peut vraiment dire inclassable, c’est bien Petr Král qui a vécu à Paris de 1968 à 2006, d’origine tchèque et parlant admirablement le français, créant une poésie au plein cœur de la prose, non pas une prose poétique à la manière d’un Baudelaire ou d’un Julien Gracq, mais une poésie inscrite dans les veines les plus secrètes du corps de la vie, de l’existence nue. Il faudra d’ailleurs un jour inventer un mot, spécifique, pour désigner cet étrange vers que déplie sa sensibilité et que je ne connais à personne d’autre. Il s’ensuit une magie singulière du style, de l’expression, de la saisie du monde, d’un énoncé du regard de la pensée sur ce qui constitue la vie immédiate, la quotidienneté si apparemment banale des choses que nous voulons tenir pour réelles, alors que leur énigme irréductiblement nous échappe.

D’abord considéré comme un poète surréaliste issu du groupe pragois et accueilli comme tel à Paris, il s’est vite avéré que Petr n’avait aucun goût pour l’étiquetage poétique ou esthétique. Sa propre évolution, il l’a cherchée et creusée à partir de ses expériences et rencontres sans se soucier des querelles de personnes qui pouvaient encore se donner libre cours à cette époque.




Petr Král — Distances — éd. Obsidiane, 2021






Le recueil de poèmes — Distances — que publient aujourd’hui les éditions « obsidiane », après la mort de Petr Král en juin 2020 à Prague, sera donc un recueil posthume qui ne viendra que mieux souligner l’évolution de l’inspiration du poète vers la fin de sa vie.

Arpenteur d’une vie aussi matériellement libre que possible, ne concédant que le minimum à toute obligation sociale, parisien du dixième arrondissement en même temps que poète à Lisbonne ou Bruxelles, visitant New York, Barcelone ou Londres, bougeant beaucoup pour un simple piéton, promeneur d’objets et de lieux, solitaire toujours en proximité des autres, poète prolongeant son regard dans toutes les directions, n’en jugeant ni par le haut ni par le bas, jamais écrasé par le poids du monde, fasciné par ce qui existe, essayant toujours de dire sans aucune barrière morale son propre indicible, voyageur immobile planté dans son imprévisible verticalité, à l’occasion d’une pause qui ne le fait pas poser, Petr Král était un ami fidèle, pas forcément facile, mais je crois que, sans insister, il apportait à l’autre une justesse faite de réelle sincérité.

On retrouve bien des facettes de l’homme dans les poèmes que rassemble Distances, même si le plus long d’entre eux, intitulé « Dans la fourrure », nous amène à nous souvenir que la maladie était douloureusement présente dans son corps. Et il est prodigieux d’apercevoir comme sa force intérieure pouvait la tenir… à distance justement. Cette capacité d’ironie, voire d’humour à peine teinté de noir force à son tour l’admiration. Depuis toujours il y avait chez Petr un air de fragilité indestructible qui faisait dire à qui le rencontrait pour la première fois que ce jeune homme portait avec lui, en lui, une sorte de grâce qui pourrait bien l’emmener on ne sait où. Il était tout à fait conscient de son unicité et était capable d’utiliser son charme, mais il éprouvait aussi une réelle tendresse pour la condition des êtres et des choses. Me comprendra-t-on si je dis que Petr ne faisait pas le poète : il était poète, dans sa parole, dans ses mots, dans ses gestes tendus d’espace.



Petr Král — Distances — Obsidiane éditeur, mars 2021



                                                                              Pierre Vandrepote




vendredi 23 avril 2021

Journal intemporel d'un jour

 


Avril 2021 — Journal intemporel d’un jour


Je ne trouve guère d’autre activité actuellement que de laisser mon esprit errer au hasard, répondre aux sollicitations de tel ou tel livre, à peu près dans l’état d’esprit où je me trouvais lorsque j’avais vingt ans.

N’ayant encore aucune expérience de la vie, mais présumant qu’elle ne m’apprendrait peut-être pas grand-chose. Aujourd’hui, soit largement plus de cinquante ans plus tard, je serais bien en peine de corriger le tir, voire de tirer des leçons de ce que j’ai vu, de ce que j’ai vécu, de ce que je n’ai pas conquis. L’idée juvénile que je me faisais de l’amour n’a pas changé, celle de la valeur de la réussite sociale non plus. La question qui m’aura peut-être poursuivie de façon continue, avec une sorte d’insistance désespérée, est celle de la poésie, de ce qu’on appelle —sans doute par défaut— la poésie, parfois l’écriture, parfois la vie, parfois l’imaginaire du réel, parfois l’insatisfaction de l’être à être. Ce qui n’existe pas est peut-être plus important que ce qui existe. Cette phrase que je viens d’écrire a-t-elle un sens, ou plusieurs, j’avoue que je n’en sais rien. En fait, je n’ai jamais résolu le problème de la faiblesse du passage à l’acte, de la « misère » qu’il y a à devenir adulte. Et je ne parle pas du plaisir qu’il peut y avoir à vieillir, à se perdre dans l’immensité d’un jardin qui ne cesse de croître au point de devenir chaque jour plus méconnaissable. Je ne déteste pas le décousu de ma vie, son côté inachevé, mal pensé, littérairement inexploitable. Je ne marche pas dans la combine de la reconnaissance sociale, de la petite (ou de la grande) vanité qui sauve, du fondé de pouvoir qui fond entre les pattes de ses actionnaires. L’idée d’un fondateur sans pouvoir m’est infiniment plus proche et chère, même si la situation en est tout à fait périlleuse. Peu de gens s’interrogent vraiment sur ce qu’engage le seul fait d’écrire, et je me demande parfois si être poète, porter en soi une œuvre de poète, n’est pas très éloigné de, voire étranger à l’idée de vouloir jouer à l’écrivain, comme il est de plus en plus monnaie courante de nos jours. 






Le silence, 1801 - H. Füssli








J’ai beaucoup aimé jadis un livre de cet écrivain, Bernard Noël, qui vient de mourir il y a quelques jours. Ce livre, c’était Le lieu des signes, un lieu qui me faisait signe, à la manière d’un lieu qui précisément n’est pas un lieu, un lieu en forme de point d’interrogation, en forme de visage brouillé, estompé. Je me souviens du bleu très clair de sa couverture, du ciel qu’il pouvait promettre sans être sûr de pouvoir promettre quoi que ce soit, ni été permanent ni solide rêve de papier. Moi qui n’ai jamais aimé tracer de repères indélébiles dans les marges, j’avais souligné ceci : « Je ne me suis jamais accepté. Je ne sais pas ce que je suis. J’ai mis des années à entendre mon nom… Je respecte trop l’écriture pour me dire écrivain. Mais je crache aussi dessus. Comprenne qui pourra cette immense vénération et cette formidable dérision. » C’était au début des années 70, un certain mois de mai n’était pas encore bien loin, l’insolence d’une jeunesse retournée contre elle-même ne l’était pas non plus. Sans trop savoir, je faisais partie de ces individus dont la spontanéité est incapable de se piéger à son propre rêve. Trop de lucidité à l’égard des pesanteurs du monde ? Doute radical sur ce que l’homme appelle pompeusement la puissance de ses « créations » ? Immaturité définitive ? Sans doute un peu tout cela à la fois, fasciné par l’échec de vivre et le grand désir d’aimer, celui qui est au fondement de l’être et que la banalité du quotidien finit par tuer chez tant d’entre nous. Quelques-uns savent d’où je viens, il est vrai que le surréalisme a toujours considéré que la littérature n’était qu’un bien faible consolamentum. Il ne suffit pas de faire l’apologie du rêve, de l’imagination, de la fiction, de l’évasion; il en va des romans comme du reste, l’eau de la rose n’y vaut pas davantage que le sang de la croix ou de la bannière.


Enfermer la poésie dans un statut littéraire m’a toujours paru peu satisfaisant pour l’esprit autant que pour la sensibilité, mais tenter de saisir la spécificité de ce frisson si singulier, qui serait prêt à y renoncer ? Sans doute ne s’agit-il pas seulement d’esthétique, de sens ou de sentiment, de beauté ou d’émotion, de lyrisme sauvage, d’originalité ou du plus vif partage, d’inquiétude face à la vie, à ce qu’il nous est possible d’exprimer avec nos langages, avec nos langues —ce qui n’est pas tout à fait la même chose—, et surtout avec tout ce qui nous paraît définitivement échapper au dire, à l’énonciation qui donne l’illusion que soudain nous sommes maîtres de notre destin. Enfermer la poésie, nul n’y songe, sauf peut-être le poète qui n’a de cesse de vouloir coïncider avec elle, l’emporter dans la solitude de son inspiration comme il veut ou voudrait emporter l’autre dans une nouvelle « liberté grande ». A ne pas confondre avec cette sensation  distincte que la poésie doit être faite par tous, non par un, de célèbre mémoire. En même temps, écrivant cela, je sais bien que je n’ajoute rien à ce que chacun a déjà pensé ou ressenti, que le mystère du questionnement humain reste entier. Le lieu des signes est aussi un jeu des signes, un lieu hors de tout lieu comme a fort bien dit Claude Esteban. Reste que la poésie confronte très vite l’individu à ses propres contradictions : le « pourquoi écrire » de jadis n’apporte aucune réponse à ce « devant être écrit » que porte en lui le poète, que questionne en lui la poésie. Nouveau danger alors, celui que l’impossibilité d’écrire devienne au fur et à mesure le sujet de l’écriture, que la poésie soit sacrifiée sur l’autel de l’écrire. Toute une modernité, structuralisme aidant, s’est engouffrée dans cette brèche. Un nouveau maniérisme était né, allait envahir toute une part de la production littéraire des années 70. Il n’y eut que de rares exceptions, la plus lyrique fut certainement celle de Jacques Abeille réhabilitant, dans un imaginaire saisissant,  la prose s’abreuvant à sa source poétique.


Plus que dans quelque autre activité de l’esprit et de la sensibilité mêlés, la poésie réveille en l’homme une tension faite de liberté et d’absence de contrôle, en terre qu’on dirait parfaitement vierge. Comme si le monde venait de naître, même chargé de toutes sortes de parcours. Tout est là, donné, offert, et pourtant si difficilement pénétrable. On ne sait si l’œil suffira, ni le désir d’y aller voir par soi-même. Il est vrai qu’on ne sait guère ce qu’on y cherche dans ce grand Tout, ce qu’on est susceptible d’y trouver, qui à la fois nous ressemble et nous ignore. On dirait qu’ici tout parle à la manière du bruissement d’un grand silence. C’est Oracle ce que dit le poète, mais qu’a-t-il entendu qui ne soit déjà connu de tous et entendu de toute éternité ? La poésie s’identifie à une expérience intérieure illuminante que le temps ne lâche pas. L’œuvre doit naître, sa forme n’est en rien prévisible. Ce qui se joue est-il de la « responsabilité » du poète ? Personne n’est apte à en juger, ni les juges ni les hommes ni le temps. La poésie, c’est du réel inventé, qui s’étreint comme un corps, comme un bonheur ou une tristesse infinie. Elle ne prétend pas dire la vérité, elle dessine la forme du rêve d’un être humain qui rencontre cette belle exception qu’est chacun.



                                                                                                           P. V.

mercredi 10 mars 2021

Heureux comme Philippe Sollers en France

 




« …L’appel des clés et des photos peut parfois conduire aux mutations ou aux rencontres que ne sauraient nier les procréations les moins invraisemblables malgré l’ironie des vitamines ou l’infamie de l’ancien calendrier que les paradoxes ou le désennui venant combler le tableau du blasphème logique viendrait poursuivre comme un remerciement du tao comme un jeu de clefs une espérance en un mythe qui ne serait guère un secours où trouver des anarchistes qui ne seraient que les témoins d’une guerre qui même sans nom du père ni du fils ne contiendrait que les ultimes démons du verbe… » *


Où Philippe Sollers retrouve « l’éblouissante jeune fille » de son cœur. Daphné. Appel de l’espace-temps. Appel urgentissime du banal poétique, enfin disons, poétisé. 

Mais revenons, oui, déjà, au Spectacle, le si important, vous savez, celui où il n’y a rien à voir. Alors, plutôt non, Daphné. Ses beaux grands yeux verts. L’Immortel chinois va pouvoir rêver de la petite clé planant sous les siècles.

Daphné est devenue avocate, vit en couple avec une autre avocate. Proust n’a jamais été qu’un lambin. Les gays féminines font des enfants avec le sperme de leurs copains gays. Si possible elles font des filles. Enfin, tout cela se passe en famille (!) Détraquage humain, trop humain (évidemment), on peut considérer -au choix- que le visible est devenu invisible, que l’invisible est au cœur du visible, que le visible n’est pas visible et qu’on n’y a jamais vu que couic. En fait ça n’a jamais été aussi mal, c’est dire si tout va bien. D’ailleurs le ciel est bleu. Comme les oranges. Comme vous.

Je ne sais si vous suivez, en tout cas, Sollers, lui, nage dans sa pensée, sans doute comme sa pensée nage en Sollers qui, lui, luit. Dans l’histoire qu’il raconte, c’est un Japonais qui a beaucoup voyagé en Chine, il dit qu’il neige beaucoup sur lui. C’est comme ça, il neige toujours en Chine, raison pour laquelle il y a des montagnes partout. Puis c’est un autre chinois, il dit des trucs (un peu comme moi quand je cherche). Comme à la fin le yin retourne au yang, ce chinois-là, Sollers dit qu’il est très fort, même il donne son nom, j’ai oublié, « le maître de la vallée du diable » ou quelque chose du style, avec des majuscules partout. Quand ce chinois tourne autour du cercle, c’est le plus souvent « pour se conformer au carré », c’est pour cela que Sollers dit que c’est un « sacré Chinois ». Moi je le dis aussi, même si je ne le connais pas, ni d’ailleurs Sollers. Dernière coquine remarque de l’Écrivain évolutionniste : « Le vrai réel, en cours de mutation, est à vous. »

Mais revenons à Daphné, à Bordeaux, à la famille, à la littérature (Femmes), Laure (enfin Edith, dans le roman édité), Laure (pas dans le roman couronné, pourtant Laure y est). Là encore, ce sont des rencontres (comme des Chinois dans les Alpes),

des rencontres secrètement surréalistes, pas vraiment calculées, pas vraiment fortuites, pas vraiment secrètes ou exogamiques, pas vraiment étranges ni étrangères, non de vraies rencontres…sollersiennes. Exactement comme quand vous sortez de chez vous et que vous tombez sur la voisine ! C’est une sorte de miracle poétique, mais unique, et là vous pouvez formuler ce qui ne l’a jamais été avant vous : « La vie est une sélection d’élections. » En fait Sollers pense très justement que les élus n’y sont pour rien, et je pense tout à fait la même chose, ce qui me rend heureux et lui aussi. Sauf que lui, après, il parle de la PMAGPA (Papa Maman Artificiellement Générés Par Astrolabe), ce qui à ce jour ne me touche ni de près ni de loin.

J’aime bien Sollers quand il est dans la pro-création labyrinthique de son écriture délirante, beaucoup moins lorsqu’il philosophe à corps perdu sur les procréations intrahospitalières où les idées en voie de banalisation agressive tendent à la justesse du café-comptoir. Quand sonne midi, il serait bon que la légende passe, ou revienne.

Heureusement Daphné ressurgit, ironique, insolente, souveraine. Et, dans son sillage, Friedrich Schlegel : « L’ironie est la claire conscience de l’agilité éternelle, et de la plénitude infinie du chaos. » Dans tout ordre, il y a une pointe de désordre; dans tout désordre il y a un désir naissant de vie.

L’accélération mentale, qui pourrait prétendre n’avoir jamais besoin d’y recourir ? La lenteur, la rêverie, la paresse, l’urgence, l’intérêt, le désintérêt, le temps perdu, la mer, les arbres, les ruines, les oiseaux sont autant d’accélérateurs mentaux pour qui cherche à percer un secret de vie, une impression jamais ressentie, une preuve de l’existence des choses et des dieux qu’elle cachent. Pourquoi lit-on sinon parce qu’on cherche à désennuyer la vie ?

Ensuite notre auteur « panoramique » rapidement l’histoire récente de l’infamie (Deuxième Guerre mondiale) vue des Etats-Unis. Franklin Delano Roosevelt est paralysé des deux jambes, il a une sinusite, mais n’a pas de voiture blindée à sa disposition. Heureusement Al Capone en a une. Ironie du melting pot. Le « spectacle », cette fois, c’est de Pearl Harbor à Hiroshima et Nagasaki. Un Écr. l’inf. nouvelle manière.










Quel est le « calendrier personnel » de Philippe Sollers, je suis bien incapable de vous indiquer son fonctionnement, son passionnel, son été, son floréal; la mer de son écriture recouvre tout, les lignes, les vagues, le temps, qui bien sûr est une illusion.Tout de même, tout de même, floréal, le pavillon de Flore, sainte Fleur, Laure, le seul Laure, le saule, le solaire…

Les paradoxes sont en effet les coursiers de la vie moderne. Les jeux de mots font l’intelligent comme le bellâtre, les oxymores servent de poésie aux journalistes, tout le monde écrit, chante, fait l’artiste, traîtreusement théâtralise, danse; le réel se déréalise et la légende finit par s’installer dans le roman comme chez elle.

Et la légende dort, s’endort. Faut-il la mettre sous le boisseau comme semble vouloir nous y inviter Sollers ? Faut-il la cacher ou, au contraire, la révéler, la montrer à tous afin que tous s’en emparent ? Ou faut-il que chacun invente sa propre légende, au risque cacophonique que plus personne n’entende personne, que plus personne ne s’entende avec soi-même, ce qui est peut-être  en train de se produire sous nos yeux,  sans que personne, justement, ne s’en aperçoive.

Ce qui est beau, en effet, c’est que personne ne sache rien, ou plutôt n’en sache rien. C’est la condition pour pouvoir avancer, ou rêver, ou tout changer sans que ça se voie, et puis voilà.

J’ai envie encore de citer cela, qu’il ne faudrait peut-être pas : « À six heures du matin, lorsqu’il se met à écrire à la main, le ciel est rouge vif sur sa droite, le vent du nord-est, de tous les vents son préféré, annonce un grand beau temps calme (…) L’encre bleue, phrase après phrase, suit l’éternel retour des marées, et lui-même est heureux que personne ne s’en rende compte. »


* Le sens de cette phrase ne peut être perceptible à qui n’a pas lu Légende de Ph. S. J’ajoute qu’il ne l’est d’ailleurs pas forcément non plus après.



                                                             

                                                            Pierre Vandrepote


lundi 18 janvier 2021

Un perpétuel devenir de l'être

 


          Un perpétuel devenir de l'être

            (à propos de Tchouang-tseu)


Qu’est-ce que penser, sinon vouloir expliquer l’Un par le Multiple, l’indivisible par le divisible, l’absolu par le relatif… Mais qu’est-ce qui est véritablement « premier » dans la perception que nous avons de notre être au monde ? N’est-ce pas plutôt d’abord le Multiple, le divisible, le relatif. Il ne s’agirait alors, avec l’Un, que d’une reconstruction par l’esprit humain, de l’idée d’un Absolu, d’un Grand Tout qui n’existe nulle part. La connaissance, aussi fragile soit-elle, prend toujours la forme d’un morcèlement; face à la complexité, elle rêve de simplicité; face à la diversité, elle rêve de classifications; face à la vie, elle explore le squelette.

Or quel est le sens de la recherche de l’être humain lorsqu’il désire connaître ? Il veut connaître pour être heureux, pour apporter une réponse à un désir, à une interrogation qui n’a peut-être pas de réponse. L’être ne peut se satisfaire de ne pas être libre, d’être en situation de servage. Mais toute naissance se fait en situation de dépendance, c’est la loi de l’ombilical cordon. La vie est rupture du lien afin de recréer un autre lien qui doit mener à l’autonomie. Autrement dit, le multiple est à la racine de l’un, indissolublement. L’enfant qui naît est dans l’avant-pensée, dans le Tout indifférencié, fragile de son propre absolu. L’avant-pensée n’est pas le contraire de la pensée, elle en est le fluide, le charme, la possibilité. Beaucoup de choses vont dépendre maintenant des multiples environnements. J’insiste sur le pluriel parce qu’il est sous-estimé par la pensée moderne : part animale de l’être, conditions géographiques, climatiques, sociales, culturelles, influences de civilisation au sens le plus large. Et, le plus important bien sûr, l’irréductibilité du tempérament propre à chaque être vivant. 



Tao-tsi (1641-1717) — La cascade sur le mont Lou (détail)
©1977 éd. A. Skira, Genève





Très naïvement je tente d’imaginer comment on pouvait penser au quatrième siècle avant J.-C., étant entendu que l’expérience est quasi impossible, a fortiori dans l’environnement d’une société chinoise qui nous demeure largement inconnue. La marginalité sociale de Tchouang-tseu paraît avoir été considérable, il fut bien peu connu des grands de l’époque, il avait des disciples, mais guère d’audience parmi les gens de pouvoir dont il se tenait éloigné. Même si pauvreté matérielle n’est pas détresse morale, il se décrit lui-même « habillé d’une robe de grosse toile fort rapiécée, les chaussures attachées aux pieds par des ficelles ». Aucune plainte chez lui à propos de cette extrême pauvreté. A qui la faute, semble-t-il se demander ? L’homme ne choisit pas son destin, ou plutôt il est et n’en est pas le maître. Serait-ce à dire que, selon Maître Tchouang, il y aurait en l’homme une force inaltérable,  que cette force lui viendrait de sa faiblesse constitutive ? La vie semble être considérée par lui autant comme apparition que comme disparition, voyage fugace dans l’espace-temps obéissant à des lois mystérieuses d’origine extra-humaine.

La philosophie du destin porte, ici comme ailleurs, une contradiction que seul le principe vital permet de surmonter, alors que la « pure » pensée en est incapable. La pensée de Tchouang-tseu est profondément matérialiste dans la mesure où elle est une pensée de la nature « non divisible ». Toutes les contradictions apparentes ne représentent que les multiples possibilités de l’expression du destin, mais rien n’oppose les phénomènes humains aux lois non écrites des vastes univers. Celui qui possède la « capacité intégrale » est celui qui accepte l’infatigable multiplicité de la nature. L’homme est un oiseau, et pourtant n’est pas un oiseau, la caverne est l’envers de la montagne, la vie est fille des océans, l’homme bâtit sa demeure avec des pierres de terre.

Pour nous Occidentaux, il est toujours très difficile de ne pas lire les grands textes orientaux sans chausser les lunettes de la raison, de la morale, voire du jugement. Accepter sans broncher un certain ordre du monde n’est pas pour nous une attitude spontanée de l’esprit. Devant la misère, nous nous insurgeons, devant l’injustice nous proclamons notre désir d’égalité. Souvent nous voulons imposer notre conception de l’ordre à une réalité qui nous échappe, comme si la finalité de l’inconnu devait être aux ordres de la compréhension que nous en avons. Ce n’est pas ce qu’enseigne Tchouang-tseu qui, lui, énonce : « Savoir ce contre quoi on ne peut rien et l’accepter comme sa destinée, voilà la vertu suprême. » Est-ce à dire que tout questionnement est inutile, qu’agir sur nos environnements est condamné à l’échec ? Certainement pas, ce serait porter condamnation  sur l’homme même. C’est plutôt nous rappeler que nous devons agir dans le plus grand respect de ce qui favorise le principe vital de tout ce qui existe, que nous ne devons pas seulement penser et agir en fonction de ce qui sert la seule liberté humaine, mais de ce qui sert la liberté d’être, la liberté de vivre de la totalité de l’existant. Aimer ne pourrait consister en un désir de destruction au prétexte d’imposer ce que l’on croit juste;  aimer, c’est construire avec, inventer une nouvelle générosité où l’on se met au moins autant en cause qu’on a facilement tendance à y mettre l’autre, toujours l’autre. Il nous faut inventer une générosité qui ne soit pas d’ordre moral, mais d’un ordre quasi physiologique et ontologique.

Car nous voici bien au cœur du problème qui est celui de la place de l’homme dans la nature, non en tant que « créature » d’une quelconque divinité abstraite, comme si elle avait été créée une fois pour toutes, mais d’une invention humaine de l’homme, de l’être par lui-même, invention qui n’est nullement la même de toute éternité, invention qui est au contraire perpétuellement réinventée par l’être au cours du temps. Toute pensée humaine entraîne forcément avec elle une foule de principes transitoires qui nous sont le plus souvent à peine perceptibles car notre nature repose sur un nombre considérable de contradictions qui, d’ailleurs, provoquent la pensée, de valeurs oppositionnelles qui nous poussent à créer des morales souvent assez sommaires. Je ne peux m’empêcher de penser à la belle formulation du poète Jehan Mayoux lorsqu’il écrivait que, aussi insoutenable que cela puisse paraître, « la liberté est une et divisible ». Nous savons à peu près tous ce que le mot « liberté » veut dire, mais aucun d’entre nous ne s’aventurerait à dire que sa conception de la liberté est la seule qui soit valide, sans discussion, pour tous les hommes. La « liberté » ne peut être réduite à une unique définition pour la raison qu’elle engage un projet qui concerne chacun et tous, qui est indéfiniment perfectible, qui est et sera toujours en avant. La liberté est divisible parce qu’elle est  un rêve collectif, une nécessité collective, parce que le mystère humain n’obéit à aucune marche au pas de l’oie. En même temps la liberté semble être le « propre de l’homme », alors qu’elle lui échappe toujours, se renouvelant sans cesse sous de nouveaux visages. 






Anonyme (IIè ou IIIè scle) — Personnages peints sur une brique funéraire
Boston, Muséum of Fine Arts




Le piège est que l’homme ne saurait s’identifier à l’absolu lui-même. Le Tchouang-tseu a beau imaginer que les génies « montent sur les nuées et chevauchent les dragons volants pour aller au-delà des quatre mers », il ne nous est pas possible d’oublier que l’imaginaire connaît, tout comme le réel immédiat, une relativisation dont nous devons rester maîtres. En ce sens il est possible de valider en nous ce qu’on peut appeler une « pensée du milieu », une pensée qui n’exclut rien du réel, qui n’est pas étrangère à l’action, mais qui ne rejette rien non plus de la contemplation. Non seulement rien de ce qui est humain ne doit nous rester incompréhensible, mais il nous faut admettre que l’être est lui-même transitoire, relatif, voire, à sa façon, purement imaginaire. La tolérance et l’adaptation deviennent alors les deux sources d’un seul et même fleuve qui coule dans les veines du Tao.



                                                                                                      Pierre Vandrepote




vendredi 1 janvier 2021

VŒUX 2021

 





De Brauner à Perahim en passant par Cosimo





Ces derniers jours de 2020, je les ai passés à lire la nouvelle traduction du Baron Perché d’Italo Calvino, un de ces romans qui tient davantage du conte que du roman, qui est davantage attaché à l’air qu’à la terre, qui appartient davantage à l’ombre du rêve qu’au jour ou à la nuit, qui porte en lui cette noblesse qui n’est jamais si belle que d’être désemparée. J’en extrais, à l’occasion de ce passage du temps, deux phrases que j’estime — pour moi-même — parmi les plus belles que j’ai jamais lues. J’ai plaisir à les partager avec vous. La première exprime un sentiment :


« Cosimo tous les jours était sur son frêne à regarder le pré comme s’il pouvait y lire quelque chose qui le dévastait depuis longtemps : l’idée même du lointain, de ce qu’on ne peut pas combler, de l’attente qui peut aller au-delà de la vie. »


La seconde dit la rencontre amoureuse en ce qu’elle peut avoir de bouleversant lorsque le hasard devient nécessité au-delà même de toute volonté :


« Ils se connurent. Lui la connut et se connut, parce qu’en fait, il n’avait jamais rien su de lui. Et elle, elle le connut et elle se connut, parce que bien qu’elle ait toujours su ce qu’elle était, elle n’avait jamais pu se reconnaître ainsi. »


En vous souhaitant de traverser le temps comme on survole la canopée.  



                                           31 décembre 2020 — 1er janvier 2021

                                               

                                                                        P. V.

lundi 21 décembre 2020

Alain Joubert, entre les lignes le cœur

 



                          Alain Joubert, au cinéma du noir et blanc

                                                "Poèmes, etc."



Alain Joubert photographié par Nicole Espagnol
en couverture de Pièces à conviction n°9, Arles






Enfance d’un poète qui ne s’est jamais pris pour un grand « pohète », à l’inverse de tant d’autres :


« Non, ce qui m’amusait, ce qui séduisait mes oreilles aux aguets, c’était le bruit des mots, la sonorité des syllabes, le choc des dentales, le sifflement des sifflantes, le rythme des phrases, la violence ou la douceur avec laquelle on les prononçait… »


L’enfant a grandi, enfin il a su aussi rester enfant, mais comme on dit, il a grandi. Il a aimé, il a gardé sa révolte, il a gardé son « noir », son désespoir et son espoir, ses espoirs, ses bonheurs, sa colère, la face inconnue de ses nuages :


« et l’homme-oiseau ne fit

            ni une

            ni deux

il fit tout simplement

le tour de lui-même

le tour du noir qui l’habitait

de sa mémoire noire

et à coups de bec et de pieds

il fit voler le spectre

            en éclats

et toutes les couleurs

se répandirent en lui

et hors de lui

et l’aurore se sentit soudain

            boréale »


L’oiseau donc vint à naître non sans vivacité. Prêt à rêver le monde, mais comme il n’était guère; amant de la beauté, mais ulcéré par l’injustice; amoureux de vivre et pourtant se méfiant de ce dont sont capables les humains, nos chers semblables. Il paraît qu’il faut apprendre, par exemple la patience :


« Rentrer en soi pour sortir à pas de loup. »


Difficile de se débarrasser du noir, d’autant que parfois il sied si bien. J’ai connu Alain Joubert tout de noir vêtu. Sa blondeur. La liberté des contradictions. On n’y insistera jamais assez. Le temps, la mort du temps; et si cela s’appelait l’instant ? Le jeune surréaliste qu’il est n’aime pas mettre sa poésie en avant, mais son désir d’un autre « être ensemble » est là, qui toujours affleure :


« L’élan des amis qui dansent 

Fait battre la paupière de l’amour

Crispe le sang

Et ruine les glaciers ardents »





Alain Joubert - L'autre côté des nuages
Dessins de Georges-Henri Morin
Ab irato Éditeur




Et l’amour ? Cette si grande étrangeté. Et le désir du désir, l’amour du désir, le désir de l’amour. Une ? Toutes ? L’amour, le désir, ou la dialectique scabreuse. L’homme n’en a jamais connue d’autre, aussi violemment contradictoire. De celles qui ne se surmontent pas à l’amiable. Seule peut-être la poésie, dans sa merveilleuse et facile irresponsabilité. Au-delà des circonstances particulières :


« il faut une grande habitude des fleurs

pour ménager

ainsi qu’une lueur au fond des yeux

nuage incandescent

des sens

l’énergie des espaces fougueux

qui comptent sur leurs doigts

et meurent 

sans que jamais on sache pourquoi »


Et l’humour ? Pour chasser les mauvais nuages, pour tenir à distance les haines, pour retourner contre elles-mêmes les méchancetés variables, pour sauver les immenses contrées de la bonté du cher Apollinaire.

L’humour, la dernière balle perdue, pas pour tout le monde :


« Puis, il mourut discrètement, un matin gris d’hiver, sans y penser, comme il avait vécu.

   C’est alors seulement que les vrais ennuis commencèrent… »


Il y a aussi « quelques fonds de terroir » qu’on n’aimerait pas seulement abandonner au tiroir :


« Si l’on n’est que poussière, alors Dieu n’est qu’un aspirateur »






in Le surréalisme, même n°5
Printemps 1959






S’il me fallait trouver une conclusion toute provisoire à cette immersion dans la poésie vitale de l’ami Joubert, c’est à un fin sourire mi-moqueur mi-fraternel que je convierais le lecteur d’aujourd’hui à ce qui s’écrit dans la complicité, dans une inquiète connivence. À ce lecteur de lui-même choisir :


« La poésie ouvre toutes les portes

Ascenseur pour le dernier étage

Là où l’air et la terre

Cessent d’être perçus contradictoirement

Face au soleil de l’éternité. »




— Alain Joubert, L’autre côté des nuages, Poèmes, etc.

Avec des Dessins de Georges-Henri Morin

Ab irato éditions, 2020.




                                                                           Pierre Vandrepote

samedi 12 décembre 2020

Geneviève C, des " présences d'esprit.s" dans les doigts












La main qui porte le premier coup de pinceau

sa main porte la première vérité

sa main est totale liberté

même préexistante

il n’y a aucune liberté

comme il n’y a aucune chance dans le hasard

le hasard rencontre la liberté

comme le pinceau le papier













Quelquefois c’est l’ombre qui aveugle

quelquefois un bruit

ce bruit que fait le silence

la main est porteuse d’ombre

plus ou moins appuyée

maîtrisée saisie

sans savoir la main dessine sa propre ombre

Il y a un geste de lumière à transmettre

un geste qui nie la solitude

sans désapprouver la lecture indolente du chat

la main retient le jeu des arabesques qu’elle contient

l’esprit brise l’espace

les dessins ne sont que des dragons qui s’ignorent

puisque toute connaissance

est bâtie sur du non-savoir

et recrée à perte de vue la très sage ignorance













Parfois des personnages apparaissent

puisqu’on le sait nous ne sommes pas seuls

les tigres sont aussi des hommes de papier

c’est une femme qui les conduit 

mais sans les tenir ni en laisse

ni sur le chemin de la bonne conduite

elle organise de sérénissimes cérémonies

auxquelles les voyageurs inattendus 

sont invités sur papier invisible













Alors 

sa main

la main prend la forme d’un gant oublié sur le comptoir de la vie

C’est à qui perd gagne

à qui continue de battre les cartes

On dirait des signes griffés hors du temps

pour des dieux qui n’ont jamais été ou disparus














Encres de Geneviève C

Texte de Pierre Vandrepote